Entretien et réparation de véhicules : Dans l'univers des enfants mécaniciens

Entretien et réparation de véhicules : Dans l'univers des enfants mécaniciens

Ils ont en moyenne entre 9 et 17 ans. Ils sont hauts comme trois pommes. Mais, ils travaillent déjà comme des adultes : incursion dans le monde des enfants mécaniciens.

Adama Traoré a 13 ans. Vêtu d'un tee-shirt gris et d'un pantalon jeans bleu défraichi, noirci par l'huile de moteur, l’adolescent s'affaire, un tournevis à la main, sur un véhicule au garage Koné, situé au quartier Koblata, en face de la morgue dans la commune de Bouaflé. « Je suis en train de placer le tuyau de l'eau de radiateur », lâche-t-il, d’une petite voix. En fait, if change la durite de refroidissement.

Adama Traoré a quitté l'école alors qu’il était en classe de CE1 dans une école primaire de Bouaflé. « Je ne voulais plus y aller. Ça ne me plaisait plus, confie-t-il, tout bonnement en baissant le regard comme s’il se reprochait quelque chose.

Plus on insiste sur les raisons profondes de l'abandon des classes, il peine à trouver les mots pour s'expliquer : « L’école ne m’intéressait plus » se justifie-t-il. Curieusement, ses parents laissent faire, au lieu de le contraindre à aller à l'école, comme d’autres le feraient.

Adama « traine » quelque temps à la maison, avant que son père ne se décide, à sa demande, de l’emmener dans ce garage. «C'est mon choix. Je voulais devenir mécanicien », avoue le garçonnet.

Mais aujourd’hui, après quatre années d’apprentissage, Adama Traoré estime avoir passé le cap de l’apprentissage. Il se considère même comme un mécanicien accompli. « Je sais tout faire sur une voiture » lance-t-il fièrement.

Sa journée de travail débute chaque matin à 08h et s'achève à 17h, avec une pause déjeuner à 12 H qui n'excède pas une heure. A l’image d'Adama Traoré, ils sont nombreux les enfants mécaniciens dans la Marahoué.

Au milieu des habitations et des magasins de vente de pièces d'automobiles et autres accessoires, des garages ont poussé comme des champignons. Les voies sont embourbées et impraticables à la moindre pluie. Qu'importe, sans sourciller, les enfants mécaniciens y sont à la tâche du matin au soir, parfois tard dans la nuit.

« Nous travaillons souvent jusqu'à 22h, quand nous devons finir dans l'urgence un véhicule », témoigne un autre, Souleymane Diallo, âgé de 16 ans, qui travaille à la ferraille de Sinfra. A l'instar de Adama, lui aussi est un mécanicien à temps plein. Il sait segmenter le moteur d'une voiture et aussi monter un moteur entier.

« C'est un chef, il travaille très-bien. La mécanique n'a aucun secret pour lui. Il sait tout faire sur une voiture. Il travaille comme une grande personne », souligne Bamba Pima, l'un des mécaniciens qui l'a vu évoluer.

A l'ouvrage 6 jours sur 7 

Non loin de là, se trouve Habib Coulibaly, 12 ans, lui aussi jeune mécanicien aguerri, qui a commencé à fréquenter les garages depuis l'âge de 8 ans, au moment où certains enfants de son âge découvrent le cycle primaire. Une clé de roue à la main, il dévisse les pneus d'un véhicule 4x4. L'engin n'est-il pas trop lourd pour lui ? «Non, tonton. Je peux, j'ai l'habitude de faire ça », s'empresse-t-il de répondre, histoire de nous rassurer qu'il n'y a pas lieu de s'inquiéter et qu'il est dans son jardin. Même si avec toute leur innocence, ils disent être capables de faire ce travail, certaines charges sont à l’évidence trop énormes pour ces gamins.

Au quotidien, ils transpirent autant que les adultes. Ils descendent la boîte pour monter les disques avec le plateau. Et ce n’est pas tout. Car, en plus de changer les pneus crevés, ce sont eux, en cas de changement de moteur, qui desserrent les boulons et aident les grandes personnes à le sortir de son carcan. « C'est trop lourd pour les enfants », concède Bamba Pima.

La plupart de ces enfants sont donc éjectés très tôt du système éducatif. La raison ? Elle varie selon les enfants. Certains ont choisi délibérément de quitter l'école où ils n'avaient pas de bonnes notes ou encore parce qu’ils ne s'y sentaient pas du tout bien. En général, les parents de ces enfants-mécaniciens n'ont pas assez de moyens pour leur payer une école privée, après qu’ils soient exclus des écoles publiques, et estiment donc que la meilleure solution serait de les orienter vers l'apprentissage d'un métier.

D'autres sont issus de l'école franco-arabe. « Quand ils savent lire et compter un peu, les parents les retirent des classes pour les emmener à la ferraille et les confier à un mécanicien, explique M. Batna. A ceux-là s'ajoutent, les enfants qui n'ont pas du tout été scolarisés », explique M. Bamba.

Et notre interlocuteur de poursuivre : « Certains parents n’ont pas d'argent pour les mettre à l'école. Et quand l'enfant atteint huit ou neuf ans, afin de ne pas le voir sombrer dans la délinquance, ils préfèrent le confier à un mécanicien qui a son garage, pour qu'il le forme».

Plus d'une cinquantaine d'enfants travaillent dans cette ferraille, tous les jours de la semaine sauf le dimanche, entre 8h et 18h, parfois au-delà, quand il y a « beaucoup de boulot ».

Ladji Koné, mécanicien, à Zuénoula et spécialistes de boîte automatique et de cardans reconnait que ces ‘’petits mécaniciens’’ comblent un vrai besoin en main d’œuvre.

Sont-ils contraints au travail ? Bama Pima relativise : « Le patron peut leur donner des instructions pour qu'ils redoublent d'ardeur à la tâche, parce que la voiture doit être réparée au plus vite, mais on ne les oblige pas à travailler », affirme-t-il. Selon lui, ces enfants mécaniciens prennent même plaisir à faire ce métier, car chaque soir, ils rentrent avec de l'argent en poche.

En fait, il ne s’agit pas de salaire. Tous les midis, ils perçoivent 200 ou 300 FCFA pour le déjeuner. Et le soir, quand ils doivent rentrer, le ’’patron’’ leur remet, quand il y a eu du travail, 500 Fcfa pour les plus petits (8-12 ans) et pour les plus grands (13-17 ans), 1 000 FCFA. Et comme ils n’habitent pas loin de leur lieu de travail, ils marchent pour regagner leur famille. Du coup, ils peuvent constituer une petite cagnotte dans leur tirelire quand ils ne s’achètent pas des habits, confient-ils.

Certains utilisent leur épargne pour passer le permis de conduire et devenir ainsi des chauffeurs de "gbaka" ou de taxis (communaux ou compteurs). D'autres encore ouvrent des magasins de vente de pièces détachées, histoire d'ajouter une nouvelle corde à leur arc.

« A la ferraille, il y a des jeunes de 18 ans qui ont leurs propres magasins de pièces détachées et ils s'en sortent plutôt bien », fait savoir Aly Diomandé un ferrailleur.

Il y a ceux, et ce sont les plus nombreux, qui aspirent, légitimement, à faire carrière dans la mécanique. Ce que confirme Bama Pima : « Il y a des enfants qui entrent dans la mécanique dès le bas-âge et qui y restent pour devenir plus tard de grands et prospères mécaniciens. Ils gagnent bien leur vie et n'ont rien à envier à des fonctionnaires ».

Ce samedi 04 Novembre 2017, la nuit tombe sur la ferraille de Bouaflé, les magasins se ferment les uns après les autres. Les enfants-mécaniciens s'activent à ranger leurs outils de travail. Les visages sont visiblement marqués par l’épuisement. Ensuite, ils iront se débarbouiller et se changer pour regagner leurs domiciles respectifs. Pour eux, c'est une semaine de dur labeur et également une journée de travail harassant qui s'achèvent. Au bout de cette épreuve quotidienne, il y a, pour ces enfants, toute une vie à construire avec des fortunes diverses.


Guillaume Kouamé 


Rédaction