image «Je ne me canalise plus, je fais comme je sens»

Augustin Kassy


Artiste plasticien

«Je ne me canalise plus, je fais comme je sens»

«Je ne me canalise plus, je fais comme je sens»

Artiste prolifique de renommée mondiale, Augustin Kassy a une trajectoire singulière d’autodidacte qui lui confère une place à part dans le panthéon des arts visuels en Côte d’Ivoire. Mais il n’y a pas que cet écart dans la carrière de cet iconoclaste à retenir l’attention. Original et profond, le natif d'Assoumoukro dans la sous-préfecture de M’Batto a erré dans l’abîme infernal de l’artiste en quête d’identité avant de finir par retrouver son propre chemin : une écriture unique, d’une telle générosité, qui met en valeur les femmes plantureuses. Peintre et sculpteur rebelle, il refuse d’appartenir à un quelconque courant, revendiquant d’être inclassable.

30 ans de métiers, 30 ans d’exposition, des centaines de tableaux vendus, des fans dans le monde entier, son ONG ‘’Fondation Art-monde’’, la biennale des arts naïfs qui a révélé tant de talents, ‘’Atelier vacance’’ qui s’exporte au-delà des frontières ivoiriennes…Plus rien ne semble pouvoir arrêter Augustin Kassy dans sa relation fusionnelle avec les arts visuels, en particulier la peinture.

La quête identitaire de l’artiste

« J’ai commencé par les arts dit naïfs. Avant, j’étais dans le lot des artistes, peignant les activités champêtres ou le marché. Puis j’ai voulu présenter mes travaux dans une galerie qui n’exposait que les œuvres des grands peintres du moment. La directrice a regardé mon travail, a jugé que ce n’était pas mal, mais m’a expliqué que le naïf, c’est tout petit. Elle m’a encouragé et m’a remis 5000 francs comme transport », raconte-t-il.
Pourtant, cette expérience improductive n’arrive pas à dissuader Kassy de renoncer à trouver sa propre voie : « Je me suis dit que si je fais tout petit, c’est faire comme tout le monde. Il fallait trouver quelque chose de plus spécifique, de plus personnel. Il a fallu beaucoup réfléchir et faire fi de tout ce qui se liguait contre moi, comme les a priori sur la taille des arts naïfs. »
De retour à la maison, il continue de lutter avec sa conscience, se refusant à faire du naïf comme les Haïtiens, comme les autres. Puis le déclic s’est produit par une combinaison de faits autour de lui.

J’ai remarqué que souvent les femmes sont fêtées quand elles ont accouché et qu’elles ont mis 3 mois sans travailler, à être nourries et à être enduites. Elles prennent alors du poids et c’est ce qui est leur canon de beauté. Ces femmes dans une marche exhibitoire se promènent alors dans le village, escortées par de jeunes filles. C’est un beau spectacle. Cela m’a marqué.

L’histoire des ‘’grosses’’

« J’habitais à Aboboté, village ébrié de la commune d’Abobo. J’ai remarqué que souvent les femmes sont fêtées quand elles ont accouché et qu’elles ont mis 3 mois sans travailler, à être nourries et à être enduites. Elles prennent alors du poids et c’est ce qui est leur canon de beauté. Ces femmes marchent ostentatoirement dans le village, escortées par de jeunes filles. C’est un beau spectacle. Cela m’a marqué.
Puis, une autre fois, j’étais dans le gbaka en partance pour la banlieue populaire de Bingerville. Une dame est montée dans le véhicule, elle était grosse. Et l’apprenti lui lance insolemment qu’elle va payer deux places et là, je vois les autres passagers dans le véhicule rire. Cela m’a rendu perplexe : d’un côté, les femmes grosses sont célébrées. Et ce n’est pas qu’Aboboté ; il en est ainsi dans tout le pays Akan, à Bonoua, à Abengourou, etc. Et d’un autre, elles sont méprisées », relate-t-il le cheminement intellectuel qui l’a conduit à trouver son sujet.

Je me dis que si Dieu a fait des gros, des petits, des courts, des grands, c’est que chacun à sa place. C’est vrai que pour des raisons sanitaires, il faut faire du sport, contrôler sa nourriture. Mais quelqu’un qui est fait pour être gros, je ne vois pas comment il va devenir petit. Je ne vois pas comment moi qui suis petit de forme, je ferai pour devenir gros quel que soit ce que je mange. C’est génétique.

La confusion qui règne autour de la définition du canon de beauté de la femme ivoirienne dans un contexte africain où le ‘’ grotto’’, c’est-à-dire celui qui a la bedaine, une villa et un véhicule, est admiré, où le regard sur les grosses femmes est mitigé, où les concours miss foisonnent et encouragent les femmes à devenir minces parfois au prix de régimes draconiens, va faire entrevoir une vérité évidente à Kassy :
« Je me dis que si Dieu a fait des gros, des petits, des courts, des grands, c’est que chacun à sa place. C’est vrai que pour des raisons sanitaires, il faut faire du sport, contrôler sa nourriture. Mais quelqu’un qui est fait pour être gros, je ne vois pas comment il va devenir petit. Je ne vois pas comment moi qui suis petit de forme, je ferai pour devenir gros quelque soit ce que je mange. C’est génétique. »
Eureka ! L’artiste a trouvé son sujet. Puis, subrepticement, passant de l’acte intellectuel douloureux d’accouchement d’idée, il passe à l’engagement, au combat en faveur des grosses femmes.
« Revenu de Bingerville, j’ai décidé de composer un tableau où la femme va occuper toute la place et où elle ne paiera pas pour deux personnes. Je me suis promis de valoriser ces femmes. Prendre leur défense, les faire défiler sur les cimaises. C’est ma façon de leur dire : ‘’Restez tel que vous êtes’’. »

Je n’ai pas fait les beaux-arts, je n’ai pas eu de maître. Je suis un artiste libre, je fais comme je veux. Je n’ai rien contre les écoles, je ne dis pas qu’elles embrigadent forcement, mais elles ont un enseignement qui montre une façon de faire. Or aujourd’hui, les arts contemporains transcendent tous les clivages. Je ne me canalise plus, je fais comme je sens.

Bamba Bakary


Inclassable et engagé

1991. C’est l’année où sont présenter les ‘’premières grosses’’, qui ont eu un succès retentissant. Leur auteur fera le tour du monde, en Norvège, en France, au Danemark, en Belgique, en Afrique du sud, etc, pour les présenter. Il les défendra dans des universités prestigieuses comme Haward aux USA. Ce succès en fait un maître vers qui accourent de nombreux jeunes sortis de l’école des beaux-arts, alors qu’ironie du sort, lui n’est pas passé par une école où un atelier de maître.
« Je n’ai pas fait les beaux-arts, je n’ai pas eu de maître. Je suis un artiste libre, je fais comme je veux. Je n’ai rien contre les écoles, je ne dis pas qu’elles embrigadent forcement, mais elles ont un enseignement qui montre une façon de faire. Or aujourd’hui, les arts contemporains transcendent tous les clivages. Je ne me canalise plus, je fais comme je sens ».

Je veux qu’il y ait des Kassy, mais pas des imitateurs qui arrivent et qui disent que comme Kassy fait des ‘’grosses’’ et que ça marche, moi aussi je vais faire des ‘’grosses’’, sans même chercher à savoir d’où ça vient. C’est ce qu’on voit sur la route de Grand-Bassam et autres.

L’artiste Augustin Kassy a un rêve, une ambition, un héritage à laisser à la postérité. Il souhaite qu’il y ait des milliers de Kassy. Atelier vacance qu’il organise depuis quelques années en direction des tout-petits pour les initier aux arts visuels porte cette ambition. Aujourd’hui, c’est un programme qui gagne en notoriété et essaime à travers toute la Côte d’Ivoire et l’Afrique.
« Je veux qu’il y ait des Kassy, mais pas des imitateurs qui arrivent et qui disent que comme Kassy fait des ‘’grosses’’ et que ça marche, moi aussi je vais faire des ‘’grosses’’, sans même chercher à savoir d’où ça vient. C’est ce qu’on voit sur la route de Grand-Bassam et autres. Certes, ça peut donner à manger, mais cela ne permet pas à un artiste de laisser son empreinte, cela n’ajoute rien à la valeur. Je veux des milliers de Kassy qui veulent exprimer des choses personnelles, leur vision du monde… »

J’aime la sérénité des gens, surtout des femmes. Quand une femme est sereine, quand elle est sûre de ce qu’elle a comme potentiel physique, mais aussi moral, elle est capable de faire fléchir n’importe quel prophète. J’aime les femmes souriantes, tranquilles, même si elles sont souvent dans des environnements précaires.

Un poète avant tout

« J’aime la sérénité des gens, surtout des femmes. Quand une femme est sereine, quand elle est sûre de ce qu’elle a comme potentiel physique, mais aussi moral, elle est capable de faire fléchir n’importe quel prophète. J’aime les femmes souriantes, tranquilles, même si elles sont souvent dans des environnements précaires. D’ailleurs, quelles que soient les conditions, les femmes sont plus sereines, elles prennent les choses avec plus de philosophie. J’aime la prière, le lien avec la nature, avec Dieu. Et en tant qu’artiste, quand j’aborde, l’un ou l’autre de ces sujets, j’y mets toute ma force là-dedans ».