image « Le handicap dont nous sommes victimes doit être un défi à surmonter »

Maître Kouamé Loukou Josué


Secrétaire des greffes et parquets

« Le handicap dont nous sommes victimes doit être un défi à surmonter »

« Le handicap dont nous sommes victimes doit être un défi à surmonter »

Personne handicapée majeure, Maître Kouamé Loukou Josué est secrétaire des greffes et parquets aux greffes du tribunal de 1ère instance d’Abidjan-Plateau et par ailleurs, Président de l’Association des paralysés de Côte d’Ivoire. Il lève un coin de voile sur la pratique de son métier dans sa situation d’handicapé.

Comment êtes-vous devenu secrétaire des greffes et parquets ?

C’est parti d’une nomination qui résulte d’un recrutement spécial appelé recrutement dérogatoire en faveur des personnes handicapées à la fonction publique initié par l’Etat de Côte d’Ivoire en 1997. 

C’est en 2015 que trois cent (300) handicapés ont été recrutés parmi lesquels je figurais.

C’est la loi d’orientation en faveur handicapés de 98-594 du 10 novembre 1998. Mais pour que ce recrutement soit effectif, nous avons mené plusieurs luttes ponctués de grèves, de marches, de dialogues... Finalement, c’est en 2015 que trois cent (300) handicapés ont été recrutés parmi lesquels je figurais. Je précise que ce recrutement n’est pas une loi fondamentale, il n’est régulé par aucun texte parlementaire.

Comment s’est passé votre intégration et quelles sont les difficultés auxquelles vous êtes confrontées au quotidien ?

J’aurais pu me réjouir de ma situation mais en le faisant, je crains d’offenser certains de mes amis paralysés… Je suis dans un milieu où tout m’est favorable, comme si tout était fait à ma mesure. Est-ce parce que je suis leader, est-ce une grâce particulière qui me suit ? Toujours est-il que je n’éprouve aucune difficulté directe dans l’exercice de ma fonction, même pas avec mes collègues qui m’ont accueilli et intégré de la façon la plus normale. Ils ne me voient pas comme un invalide, il arrive parfois que je rigole avec mon handicap et eux-mêmes sont surpris parfois de ma réaction. Je ne manifeste aucun complexe et on se met à l’aise mutuellement avec nos qualités et nos défauts. Je n’ai pas à me plaindre car je suis dans un milieu assez favorable.

Je n’éprouve aucune difficulté directe dans l’exercice de ma fonction, même pas avec mes collègues qui m’ont accueilli et intégré de la façon la plus normale. Ils ne me voient pas comme un invalide, il arrive parfois que je rigole avec mon handicap et eux-mêmes sont surpris.

Quant aux difficultés liées aux mouvements dans le tribunal, je pense que mêmes les personnes valides y sont confrontées. Lorsque vous devez envoyer des documents d’un bâtiment à un autre, ou d’un étage à un autre, tous les greffiers y sont soumis et tous, personnes valides comme handicapées, éprouvons des difficultés mêmes si elles peuvent être échelonnées. La belle preuve est que certaines personnes valides se font aider par d’autres. Je ne vais donc pas m’apitoyer sur ce détail qui finalement s’avère commun à tous.

Par contre, là où j’ai des difficultés, ce sont mes déplacements pour venir et repartir au boulot. Là où certains pouvaient juste se contenter d’un wôrô-wôro en aller-retour, j’ai dû me trouver un véhicule que je dois garder en bon état de fonctionnement et me payer le luxe d’avoir un chauffeur à ma disposition pour tous mes déplacements.

En tant que leader et militant pour la cause des handicapés, quelle est la situation globale des handicapés ivoiriens concernant la question du travail ?

Le plus gros problème pour nous les paralysés c’est le moyen de déplacement.A part cela, il faut que je vous avoue que le dernier recrutement n’a pas fait l’unanimité dans le rang de certains ministres.Il y a aussi le cas de certains ministères qui manifestent la volonté d’accueillir des handicapés mais qui, par faute de bureaux ou de commodités adéquates, trainent le pas. Sinon dans l’ensemble, les handicapés recrutés sont très bien insérés et travaillent en parfaite collaboration avec leurs collègues. Ils sont très bien accompagnés et c’est ce que nous demandons : l’accompagnement des fonctionnaires ou des personnes vivant avec un handicap pour qu’elles s’épanouissent totalement.

L’on nous a fait comprendre que la loi qui doit favoriser les mesures d’accompagnement est en cours et que les décrets seront bientôt signés… je tiens à préciser qu’elle date de 1998 ; d’ici un an, elle aura 20 ans. Normalement, elle devrait être sujet à amendement. Il n’est pas bon de forcer le politique, donc nous attendons et luttons avec les moyens conventionnels.

Un appel…

Quand mon père m’inscrivait à l’école à l’époque, tout le monde pensait que c’était peine perdue tellement j’étais fébrile et dépendant. Aujourd’hui, grâce au savoir que j’ai reçu, je me retrouve dans un tribunal, aux greffes. Je ne suis un poids pour personne.

Aux personnes handicapées je dirais qu’elles doivent certes déplorer leur situation mais il ne faut pas s’arrêter à cela. Cette posture qu’on a hérité du sort doit être un point d’orgueil, un tremplin pour rebondir. Le handicap dont nous sommes victimes doit être un défi à surmonter et non une situation de désespoir. Il existe aujourd’hui beaucoup de moyens pour surmonter n’importe quel handicap. Aux parents des handicapés, je dirais qu’il y a nécessité de mettre leurs enfants à l’école. Je dis souvent que je suis un exemple ; quand mon père m’inscrivait à l’école à l’époque, tout le monde pensait que c’était peine perdu tellement j’étais fébrile et dépendant. Aujourd’hui, grâce au savoir que j’ai reçu, je me retrouve dans un tribunal, aux greffes. Je ne suis un poids pour personne. Le droit humain préconise le droit à la vie et le droit au savoir, il ne faut pas limiter la vie d’un humain sous prétexte qu’il est handicapé.


Anne Sophie Kouakou